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Enseigner sans sortir le portefeuille, est-ce possible ?

  • Photo du rédacteur: Geneviève Meunier
    Geneviève Meunier
  • il y a 2 jours
  • 5 min de lecture

Chaque année, c’est la même histoire. Juillet arrive et on se promet que cette année, on ne dépensera pas un sou pour notre classe. C’est fini, on a assez donné. Le gouvernement a assez abusé de notre générosité et de notre souci professionnel d’offrir un environnement stimulant pour nos élèves. On va se débrouiller avec ce qui est déjà disponible dans la classe.


Et comme à chaque année, la promesse tombe à la première visite au Village des Valeurs.


« Ce jeu est juste 4 $, et je vais tellement pouvoir l’utiliser dans mon coin des mathématiques. »


« Wow ! des livres en français ! À ce prix, ça serait un crime de ne pas les prendre pour la classe ! »


Puis vient le Dollarama, autrement connu sous le nom de Paradis des bacs de rangement à petit prix.


Et Amazon, où toutes les réponses à nos besoins ne sont qu’à un clic.


Et là, avant même le retour en classe, on a dépensé des dizaines, voire des centaines de dollars en collants, étiquettes et crayons.


Mais pourquoi est-ce qu’on fait ça ?


Comme enseignantes, on est toutes d’accord pour dire que ce n’est pas normal, qu’on ne devrait pas dépenser autant d’argent pour nos élèves. Pourtant, c’est une pratique généralisée dans nos écoles. En France, un sondage révèle que 92,2 % des enseignantes sortent leur propre argent pour leurs élèves. Je n’ai pas trouvé d’étude équivalente pour le Canada, mais je serais surprise que les chiffres soient très différents.


La croyance populaire, elle, a déjà trouvé la réponse à notre problème : si ce n’est pas remboursé par l’employeur, c’est du flafla, un caprice non essentiel. Bref, si on donne des collants, c’est juste pour notre propre petit plaisir, alors qu’on assume nos dadas. Mais est-ce que c’est vraiment le cas ? Est-ce que l’écrasante majorité des enseignantes sont des personnes capricieuses ? 92,2 %, ça fait vraiment beaucoup de capricieux pour une seule profession.


Non, si la pratique est si répandue, c’est parce que ces petits extras, ben ce n’est pas un luxe. Ils sont essentiels à nos pratiques. Mais si c’est essentiel, pourquoi est-ce que ce n’est pas fourni ? Plusieurs facteurs entrent en ligne de compte ici. Pour aujourd’hui, je vais aborder l’idée qu’il y a un décalage entre l’institut de l’école et les sciences de l’éducation.


Je vous donne un exemple. Avoir une bibliothèque de classe est une pratique recommandée. Mais il ne suffit pas de déposer une trentaine de livres sur une tablette pour considérer la chose réglée. Il faut environ un millier de livres de niveaux et genres différents pour en faire un outil efficace dans la classe. Et encore faut-il la garder à jour en retirant les ouvrages anciens et ajoutant de nouveaux titres. À 20 livres par année, il faudrait 50 ans avant d’avoir tout renouvelé. Et je n’ai même pas le budget pour acheter 20 livres pour ma classe !


Un autre exemple ? On nous casse les oreilles avec la différenciation. C’est une bonne pratique, la différenciation. Ça permet à Jimmy d’aller au bout de ses habiletés pendant que Carmen est encore en train d’apprendre à faire des additions avec une retenue. Sauf que dans la réalité, ce n’est pas évident à mettre en pratique quand tu as 20 élèves, tous de niveaux différents, dans la même classe.


Une des façons d’y arriver, c’est de mettre en place des centres d’apprentissage. Ici, du matériel de manipulation, là, des cartes à tâches, plus loin, une feuille d’exercices. Ben, grosse nouvelle, les cartes à tâches, le matériel de manipulation, les feuilles d’exercices, ça ne pousse pas dans les arbres. Soit que je prends quatre heures pour créer ce matériel — temps que je n’ai pas — où que je vais faire un petit tour sur Mieux enseigner et au Dollarama pour avoir le tout presque clé en main.


D’autres exemples en vrac.


Donner un collant à Karine une fois qu’elle a terminé la correction de sa page de français, c’est ce qui lui donne la motivation de persévérer à faire des choses importantes, mais pas du tout amusantes.


Le bac de rangement pour chaque élève en arrière de la classe permet à Charlotte de retrouver ses choses beaucoup plus rapidement que lorsqu’elles sont dans son pupitre.


La planchette avec pince est la planche de salut de Jasmine, qui peut aller travailler avec sa feuille et son crayon sur le tapis du coin rassemblement et répondre d’elle-même a cet irrésistible besoin de changer de position aux deux minutes.


Et je ne vous parle même pas du plaisir et de l’esthétique dans une classe. Parce que oui, avoir une classe plaisante et apaisante à regarder sont deux facteurs majeurs dans le bienêtre de nos élèves, deux aspects qui sont totalement ignorés par nos institutions et qui dépendent donc entièrement de mon portefeuille.


Ce ne sont ici que quelques exemples. Tous ces petits extras, qu’on paie de notre poche, c’est ce qui fait la différence entre une année interminable pour nos élèves et une année qui donne le gout d’y revenir.


Donc, pas de doute, ces petits ajouts sont importants pour nos élèves.


Est-ce que ça veut dire qu’on est condamné à dépenser une partie de notre salaire pour enrichir leur expérience ? Techniquement, pas nécessairement. En se posant pourquoi on veut faire tel ou tel achat, on peut parfois trouver des alternatives gratuites qui viennent remplir le même objectif. En voici quelques exemples.


  1. Des livres pour notre bibliothèque de classe : on peut aller faire un tour à notre bibliothèque d’école et sortir des livres en rotation.

  2. Des jeux éducatifs : on peut en trouver plusieurs gratuits, à imprimer, sur internet.

  3. Des étiquettes de nom pour les pupitres et les casiers : littéralement, juste un papier à faire décorer par les élèves.

  4. Des isoloirs de pupitre : les boites de déménagement de la belle-sœur dont on ne garde que trois côtés.

  5. Des autocollants : un petit dessin facile à réaliser en trois secondes, genre un bonhomme sourire, un cœur, une tête de chat, une étoile.

  6. Du matériel d’art : on fait un appel aux parents en début d’année pour détourner des matériaux du bac de recyclage : boites de carton, emballage d’œuf, rouleau de papier de toilette, bout de laine, etc.


On peut même se créer des moments éducatifs signifiants qui ne coutent pas un sou.


  1. Sortir dans la cour pour une leçon.

  2. Apprendre une chanson et la présenter à une autre classe.

  3. Inviter les plus vieux de l’école à venir lire des textes qu’ils ont écrits à vos élèves.

  4. Emprunter du matériel d’éducation physique pour une leçon de mathématique.

  5. Préparer des affiches pour un musée d’histoire naturelle dans la grande vitrine à l’entrée de l’école.


Je sais, c’est plus facile d’acheter du matériel, et souvent beaucoup plus adapté aux besoins de nos élèves, et ça demande tellement moins de temps à planifier. Et là, je ne parle pas de paresse, je parle d’efficacité, parce que dans la vraie vie, ce temps-là, on ne l’a juste pas.

Reste que ce sont nos options : dépenser pour se simplifier la vie ou travailler avec les moyens du bord et étirer l’élastique jusqu’au bout.


Peu importe votre choix, que ce soit de dépenser ou pas pour votre classe, il faut surtout arrêter de se sentir coupable. Ce n’est pas de votre faute si votre employeur vous demande de faire traverser la rivière à vos élèves en vous donnant une botte de paille et des instructions en hiéroglyphe.


Et vous, est-ce que vous dépensez un peu, beaucoup ou pas du tout pour vos élèves ?

 
 
 

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